Plus qu’une crise Truss-Takaichi ?!
Nous avons déjà évoqué à plusieurs reprises dans ces colonnes la pression exercée sur les taux d'intérêt à long terme. Nous revenons une nouvelle fois sur le sujet en raison de la forte pression à la vente qui pèse sur les obligations d'État à long terme. Le bilan ? + 9 points de base (pb) pour le taux à 30 ans américain, +6 pb pour le taux à 30 ans allemand et +7 pb pour le taux à 30 ans britannique. Le Japon mérite une mention spéciale avec une hausse de 27 pb pour l'échéance à 30 ans et de 29 pb pour celle à 40 ans (4,23 %). Des problèmes inévitables maintenant que les banques centrales ont arrêté de faire tourner la planche à billets pour racheter des obligations alors que les déficits budgétaires augmentent. Le mécanisme de l'offre et la demande à l'œuvre.
La Première ministre japonaise Sanae Takaichi devrait peut-être prendre contact (ou justement pas) avec son ex-collègue britannique Liz Truss. Celle-ci sait ce qui peut arriver lorsque le marché perd confiance dans le financement du déficit. Takaichi, qui (jusqu’à présent) se porte bien dans les sondages, prépare des élections anticipées pour le 8 février. Elle cherche à obtenir un mandat pour sa politique expansionniste. Dans le cadre de la campagne électorale, elle a notamment promis de suspendre (provisoirement ou non) la taxe de 8 % sur les produits alimentaires. Une proposition qui, avec l’augmentation des dépenses de défense et d’autres initiatives visant à soutenir la croissance, ne feront qu'augmenter le déficit public. Jusqu’il y a peu, le Japon pouvait encore se le permettre davantage que d’autres pays (comme le Royaume-Uni ou les États-Unis) vu qu’il pouvait compter sur suffisamment d’investisseurs à l'intérieur de ses frontières. Dans un contexte d’inflation très faible (parfois négative), l’épargnant japonais pouvait même plus ou moins protéger son patrimoine réel à des taux d’intérêt extrêmement bas. Il faut du temps pour changer ses habitudes, mais avec une inflation proche de 3 %, cela ne fonctionne plus. Le génie est sorti de la lampe et l'épargnant nippon ne sait plus de quel taux d'intérêt il peut/doit se satisfaire sur le long terme. Ceux qui pensaient faire une affaire en s'assurant un taux de 2,5 % sur 20 ans au début de l’année dernière se mordent aujourd’hui les doigts (3,4 %). Mieux vaut toutefois ne pas se précipiter. À titre d’information, la crise du marché obligataire britannique à l’époque de Liz Truss (2022) avait poussé la Banque d’Angleterre à intervenir en urgence et à reprendre provisoirement ses rachats d'obligations longues afin de stabiliser le marché.
Comme indiqué, la vague de ventes d’obligations à long terme ne se limite pas au Japon. D'autres pays connaissent évidemment aussi des problèmes budgétaires similaires. On remarque ici à quel point la fonction de réaction de rejet du risque ("risk-off") des marchés a changé à une vitesse fulgurante. Dans un passé pas si lointain, les obligations d’État à long terme faisaient office de valeur refuge en période d’incertitud.e. Aujourd'hui, elles font partie du problème, voire elles en sont à l'origine. Les doutes autour des politiques budgétaires constituent une partie de l'explication. Mais nous ne pouvons nous défaire de l'impression qu'il y a autre chose derrière tout cela.L'incertitude générale croissante n'aide pas à prendre des engagements sur le long terme. La prime Takaichi est peut-être aussi en partie une prime d’incertitude Trump. Dans ce contexte, il est également frappant de constater que le dollar n’e gagne pas de terrain par rapport au yen et que des devises comme l’euro et le franc suisse se portent bien. Nous ne tirons pas encore de conclusion, mais nous regardons avec plus d'intérêt que d'habitude quelle devise se montre la moins sensible à la hausse générale des primes de risque.
Hausse inédite du taux à 40 ans japonais.