Signe des temps
Ce sera plus net dans un pays que dans l’autre, mais ces derniers jours, nous avons vu défiler une longue liste de taux proches d’un sommet, ou à un sommet inédit depuis… Hier, nous analysions déjà l’évolution du marché des taux britanniques, où la hausse des primes de risque pousse les taux longs à des niveaux qui ne s’étaient plus vus depuis 1998.
Le mouvement ne se limite pas au Royaume-Uni. Le taux d’intérêt à 30 ans allemand (3,63%) a bondi hier à un niveau inédit depuis 2011. La variante à 10 ans (3,10%) n’est plus qu’à un cheveu du même point de référence. Au Japon, le point de comparaison pour la plupart des durées se situe même généralement en 1996/1997!!
Aux États-Unis, la hausse est moins marquée pour l’instant, bien que là encore, les limites soient sous pression et mettent le président Trump et le Trésor dans une position inconfortable: 4% pour le taux à 2 ans et 5% pour le taux à 30 ans. Pour “l’anecdote”: hier, une adjudication d’effets publics américains à 10 ans n’a que modérément intéressé les investisseurs, même à ces niveaux “attractifs”. Les taux d’inflation américains publiés hier ne donnent pas vraiment de raisons d’espérer un revirement rapide. Au contraire, en avril, l’inflation générale s’est accélérée à 0,6% en glissement mensuel et à 3,8% en glissement annuel (contre 3,3%). L’inflation de base (hors produits alimentaires frais et énergie) a également augmenté, à 0,4% en glissement mensuel et 2,8% en glissement annuel (contre 2,6%). Les détails montrent que la dynamique haussière n’est pas uniquement due au choc énergétique, mais repose aussi sur les prix de l’alimentation (+0,5% en glissement mensuel) et l’inflation des services (0,5% en glissement mensuel). Passée la brève chute déjà “oubliée” du pétrole en dessous de 100 USD/baril, les marchés monétaires américains estiment à nouveau que la prochaine décision de la Fed, même avec un adepte de Trump à sa tête, sera un relèvement plutôt qu’un abaissement de taux.
Entre-temps, la dynamique du marché opère. Les primes d’inflation sont en hausse. Apparemment, le marché n’a pas oublié que les banques centrales n’ont jamais “vraiment” réussi à ramener durablement l’inflation (de base) au niveau cible depuis les chocs de prix de 2021-2022. Entre-temps, l’on sent que la crainte de freiner inutilement la croissance “émousse” au moins en partie la fonction de réaction des banquiers centraux, malgré leurs intentions louables d’éviter une répétition du désastre inflationniste. Ce soir, nous serons d’autant plus attentifs aux discours de la présidente Lagarde et de l’économiste en chef Lane de la BCE. Ce sera le moment idéal pour mettre à jour les analyses de scénarios vis-à-vis du marché.
Côté fiscal, un raisonnement similaire (politiquement compréhensible) s’applique. Si la politique monétaire ne permet pas d’atténuer les chocs énergétiques et autres chocs d’offre, la politique budgétaire devra temporairement faire le travail, bien que sa marge de manœuvre soit limitée en raison de défis structurels. La rupture d’une série de niveaux techniques importants, surtout à l’extrémité longue de la courbe, n’est ainsi rien de plus que l’illustration graphique de la manière dont les investisseurs ajustent les primes de risque requises en fonction de la nouvelle normalité.
Taux à 30 ans (graphique mensuel): Royaume-Uni (bleu), États-Unis (vert), Allemagne (rouge), Japon (violet): sommets inédits depuis…