La BNS: un cadre clair et une touche de tactique
Cela vous surprendra peut-être (ou justement pas), mais en avril aussi, l’inflation suisse est restée faible. L’IPC général s’est “accéléré” à 0,3% en glissement mensuel et 0,6% en glissement annuel, principalement en raison du choc pétrolier. L’inflation de base sous-jacente est tombée de 0,4% en glissement annuel à 0,3% – au-dessus de la limite de déflation de 0% qui se profilait encore au début de l’année. Inflation, inflation trop faible, déflation, les avantages (et/ou les inconvénients?) d’un franc suisse (trop?) fort… l’équation reste complexe, pour les marchés comme pour la Banque nationale suisse (BNS). Essayons de démêler l’écheveau.
Par son modèle opérationnel, la BNS se distingue de beaucoup d’autres pays. Elle définit la stabilité des prix comme une inflation comprise entre 0% et 2%. À l’exception d’une flambée à 3,5% due au coronavirus, après la crise financière de 2008-2009, la BNS a surtout dû défendre la limite inférieure. Une devise structurellement forte et haussière, associée à une inflation faible? Si tout se passe bien (pas de hausse trop forte et trop rapide du CHF), le modèle présente des avantages pour tout le monde. Le consommateur bénéficie d’un pouvoir d’achat élevé, y compris des importations bon marché. Pour les entreprises non plus, la vigueur du franc n’est pas forcément une mauvaise chose, car leur compétitivité est soutenue par de faibles tensions intérieures sur les coûts. Elles paient aussi des prix relativement faibles, par exemple pour les matières premières importées, et un taux bas. L’excédent commercial élevé montre que le modèle fonctionne. En jargon économique: la Suisse bénéficie de termes de l’échange favorables et d’un taux de change réel effectif qui n’entrave pas nécessairement la demande. Ce modèle pose également les bases économiques d’un rôle de valeur refuge pour la monnaie. En tant qu’investisseur, vous profitez d’un fondement solide pour votre investissement: une devise en principe structurellement haussière. Les investisseurs particuliers surtout considèrent le franc suisse comme une réserve de valeur. Les grands acteurs, en quête de liquidité du marché et/ou d’un grand marché obligataire, sont moins convaincus.
Revenons-en à l’actualité. Avant la crise iranienne, le franc était déjà historiquement solide. L’aversion au risque a poussé le cours EUR/CHF vers 0,90. “Trop, c’est trop”, s’est dit la BNS: en plus de la réflexion économique, elle a mené une réflexion tactique. Officiellement, le franc fort menaçait de trop faire baisser l’inflation. À ce moment-là, les interventions de change peuvent se justifier pour éviter la déflation. Dans la pratique, il s’agit évidemment aussi de ne pas trop nuire aux exportations. Même un franc (trop) fort n’est pas de taille à compenser la hausse des prix du pétrole et des matières premières. Depuis mars, la BNS parle beaucoup d’interventions sur le marché pour dompter le franc. Des rumeurs circulent comme quoi la BNS aurait effectivement vendu des CHF, bien que les données ne le confirmeraient que fin juin.
Et maintenant? La hausse actuelle des prix (externes) n’aide pas l’économie, mais étouffe dans l’œuf le débat sur un éventuel retour à un taux directeur négatif. Dans son examen de la situation économique du mois de mars, la BNS avait estimé l’inflation à 0,5%-0,6% pour la période 2025-28. Même en cas de révision à la hausse, la BNS n’aurait pas besoin de relever d’emblée le taux. Si d’autres banques centrales comme la BCE en venaient (contraintes et forcées) à relever le leur, le CHF perdra un peu de soutien relatif des taux. Ajoutez à cela le signal fort que la BNS reste prête à intervenir, et la paire EUR/CHF pourra rester au-dessus du seuil de 0,90. Rien n’est certain en cette période, mais pour l’heure, il nous paraît peu probable que le modèle d’une devise suisse structurellement forte “à terme” soit amené à évoluer.
EUR/CHF: la BNS tente de défendre la limite de 0,90