Le défi épineux de Warsh
Hier, nous avons assisté à la dernière réunion de politique de la Fed et la dernière conférence de presse sous la présidence de Jerome Powell. Au départ, la seule question vraiment importante était de savoir si Powell, à l’issue de son mandat (le 15 mai), avait l’intention de rester en poste comme simple membre du conseil de direction. Du point de vue de la politique, les marchés ne s’attendaient pas à grand-chose de plus qu’une décision neutre et une position attentiste. En fin de compte, tout a été un peu plus nuancé. La Fed prendra le temps d’évaluer les conséquences du conflit au Moyen-Orient, mais le successeur de Powell, Kevin Warsh, aura fort à faire pour convaincre ses nouveaux collègues d’abaisser structurellement le taux à court terme.
La Fed a laissé le taux inchangé, à 3,5%-3,75%. La croissance économique se poursuit à un rythme plus qu’acceptable (la croissance au T1 pourrait atteindre environ 2-3% en base annuelle). Le taux de chômage reste stable et faible (4,3%). L’inflation est en revanche (trop) élevée (3,3% en mars, inflation sous-jacente à 2,6%), alimentée par le conflit au Moyen-Orient. Malgré cela, la Fed a maintenu un “easing bias” ou biais d’assouplissement: elle indique que la prochaine étape sera probablement plutôt un abaissement, dès que les chiffres le permettront, bien entendu. À cet égard, nous avons pu observer une rare désunion. La décision n’a emporté qu’une majorité de 8-4. L’adepte de Trump, Stephen Miran, voulait abaisser le taux quoi qu’il en coûte. Trois autres membres (et plusieurs membres sans droit de vote) étaient d’accord pour maintenir le taux d’intérêt en l’état, mais se sont désolidarisés du “biais d’assouplissement”. Pour eux, la possibilité d’un relèvement de taux doit également être remise sur la table. Le comité penche donc pour une approche plus stricte. Détail intéressant: Powell, qui n’est pas le meilleur ami du président Trump, était partisan du “biais d’assouplissement”. Comme dans d’autres pays, les taux américains ont fortement augmenté hier (2 ans: +11 pb), mais ce mouvement avait été amorcé en grande partie avant la décision de la Fed, en raison d’une flambée du prix du pétrole (Brent: +120 USD/baril). Le marché s’attend toujours à ce que la Fed ne touche pas au taux cette année. Le plancher sous cette trajectoire se renforce, surtout si le prix du pétrole reste aux niveaux actuels (ou augmente encore).
Un mot des “affaires personnelles” du président sortant Powell. Il continuera à siéger au conseil en tant que gouverneur, une décision inhabituelle en soi, car la plupart des présidents quittent la Fed au terme de leur mandat. Powell avait déjà indiqué qu’il resterait tant que les poursuites judiciaires contre la Fed et sa personne n’auraient pas pris fin. Bien qu’il y ait eu des avancées en ce sens ce week-end, Powell estime qu’il n’y a pas suffisamment de garanties que la Fed pourra prendre des décisions de politique indépendantes en vue de réaliser son double mandat (maximiser l’emploi et veiller à la stabilité des prix). Il veut continuer à suivre la situation de près. Il fera toutefois “profil bas” dans le processus de décision monétaire. Nous l’avons déjà dit, Powell n’est/n’était pas un faucon et ne va pas le devenir. En restant au conseil, il empêchera en tout cas le président Trump de prolonger le mandat de Stephen Miran. Vu les dissensions autour de la déclaration de politique d’un côté et la décision de Powell de l’autre, Kevin Warsh pourrait faire face à des défis épineux pour trouver un consensus pour de futures décisions de politique indépendantes. Quoi qu’il en soit, il sera intéressant de continuer à suivre la nouvelle dynamique interne et le débat au sein de la Fed.
Taux américain à 2 ans: pas de tendance marquée, mais un plancher mieux protégé