Zéro. Rien. Nada.
Ils étaient cachés entre les réunions de politique de la Banque d’Angleterre (BoE) et de la Banque centrale européenne (BCE). Ils ont été éclipsés par le mouvement de panique des marchés lié à l'impact potentiellement disruptif des nouveaux outils d'IA et à la volatilité persistante des matières premières. Ils ont été relégués au second plan en raison d'un report du point fort de l'agenda économique, de vendredi dernier à ce mercredi. Et pourtant, ils ont peut-être été l’événement le plus marquant de la semaine écoulée. Nous parlons de la détérioration des chiffres de l’emploi aux États-Unis.
Challenger, Gray & Christmas, un cabinet privé spécialisé dans l’accompagnement des licenciements, a fait état de 108 435 licenciements en janvier. Depuis la pandémie de Covid (mars-septembre 2020), ce n’est que la sixième fois que ce compteur dépasse les 100 000 unités. Et cinq de ces six vagues de licenciements ont eu lieu l’année dernière. Pour retrouver un chiffre plus élevé au mois de janvier, il faut remonter à l’année de crise 2009. Le rapport JOLTS sur les postes disponibles publié par le Bureau américain des statistiques (BLS) du travail montre que le nombre d'offres d'emploi a de nouveau reculé en décembre, à environ 6,5 millions, le plus bas enregistré depuis septembre 2020 et à comparer avec un pic à plus de 12 millions en mars 2022. Le pourcentage de postes vacants par rapport au nombre total d’emplois (3,9 %) est tombé à son niveau le plus faible depuis mai 2017 (si l'on excepte les mois de mars et avril 2020). Enfin, les demandes hebdomadaires d'allocations de chômage (première demande après perte d’emploi) ont augmenté de manière inattendue à 231 000.
Les chiffres de la semaine dernière suggèrent que les risques liés au double mandat de la Fed (plein emploi et stabilité des prix) penchent vers un affaiblissement du marché du travail. La brève explication 30 janvier) donnée par le membre de la Fed Christopher Waller pour justifier sa décision de voter en faveur d’un abaissement des taux a été mise sous le tapis après la publication des chiffres. « Zéro. Rien. Nada. », prédit Waller pour les payrolls de janvier dont la publication a été reportée. Outre le chiffre de janvier, le BLS publiera aussi une révision finale pour 2025 fondée sur des enquêtes beaucoup plus détaillées et des corrections statistiques. Waller craint que les 600 000 créations d'emploi annoncées jusqu'à présent, déjà bien en deçà de la moyenne de deux millions par an enregistrée au cours des dix dernières années, aient complètement disparu. Les risques asymétriques sur l'environnement "no hire, no fire" (pas d'embauche, pas de licenciement) ouvrent la voie à davantage de licenciements et à une crise de l'emploi.
Après cette série de chiffres décevants, le vice-président de la Fed, Philip Jefferson, a déclaré que la création d'emplois était inférieure au niveau visé par la banque centrale et que celle-ci ne souhaitait pas voir la situation se détériorer davantage. La présidente de la Fed de San Francisco, Mary Daly (qui n'a toutefois pas le droit de vote cette année), associe directement cette faiblesse à la possibilité d'une ou deux baisses de taux supplémentaires. Kevin Hassett, président du Conseil économique national et longtemps favori à la succession de Powell à la tête de la Fed, a mis en garde hier contre une combinaison de payrolls relativement bas et une croissance relativement forte dans les mois à venir, sans plus évoquer de lien avec le ralentissement de la croissance démographique et l’augmentation de la productivité (IA).
Depuis jeudi après-midi, le marché monétaire américain ne table plus sur juillet pour le prochain abaissement de taux de la Fed, mais bien sur juin. Le taux à 2 ans US risque de perdre un solide support technique autour de 3,4 %. Cette dynamique laisse supposer que les marchés aborderont les payrolls de demain avec beaucoup de scepticisme. Tout signe de faiblesse pourrait faire pencher la balance encore davantage (mars ?!). Dans un tel scénario, le cours EUR/USD pourrait se maintenir au-dessus de 1,20 pendant une période prolongée. Le sentiment général à l'égard du risque pourrait également être affecté.
Le taux à 2 ans américain risque de perdre un solide support autour de 3,4 %.