Incertitude: le facteur IA, plus fort que le facteur Trump?
Après le rejet des tarifs réciproques par la Cour suprême américaine, tout le monde attendait de voir comment les marchés se dépêtreraient de cette énième couche d’incertitude. La sécurité et la prévisibilité ne sont-elles pas des conditions sine qua non pour une croissance économique soutenue, pour des investissements réfléchis et planifiés, et pour convaincre les investisseurs de détenir des actifs risqués?
De fait, les bourses américaines surtout ont traversé un nouvel épisode de turbulences hier. Bien entendu, toute interprétation d’un mouvement de marché reste l’estimation subjective d’un analyste – et celui-ci n’a observé dans un premier temps qu’une réaction limitée sur les marchés européens, qu’il interprète comme une voie intermédiaire entre la paralysie et le flegme. Paralysie, parce qu’il est impossible d’ajuster systématiquement les positions pour devoir tourner casaque dès le lendemain, à chaque nouveau coup d’éclat de l’administration Trump. Flegme, car jusqu’à présent, tant l’économie américaine que les économies de la plupart des autres pays ont plutôt bien résisté. Quiconque aurait prédit le scénario de la politique (commerciale) volatile les États-Unis il y a un an ne se serait probablement pas attendu à ce que les bourses atteignent des niveaux records.
En réalité, le trou d’air sur les marchés américains n’était pas dû tant au “facteur Trump” qu’à un rapport quelque peu philosophique de la firme Citrini Research, inconnue pour beaucoup. Il s’agit d’une hypothèse flash-forward (point de vue de 2028) sur la manière dont une dynamique d’IA auto-alimentée bouleverserait le tissu économique actuel. En résumé, l’article décrit comment une spirale d’IA qui toucherait à tous les domaines entraînerait d’énormes gains de productivité, tout en absorbant énormément de compétences (surtout des professions intermédiaires en col blanc). Le résultat: une spirale déflationniste de hausse du chômage et de baisse de la demande mondiale. Comparaison n’est pas raison, mais l’article rappelle la théorie marxienne selon laquelle le capitalisme (et maintenant l’IA) finirait par s’enferrer dans sa propre dynamique baissière. Cela reste un exercice de réflexion; l’auteur lui-même affirme qu’il vise surtout à augmenter le niveau de vigilance vis-à-vis du risque extrême.
Interprétons: la réaction d’hier suggère que le marché nourrit au moins autant d’incertitude à l’égard des conséquences (imprévisibles) des développements liés à l’IA que par rapport aux politiques agitées de Trump. Après tout, l’expérience de l’année dernière suggère qu’en cas de vrai problème, ces dernières peuvent être annulées assez vite. Quant aux répercussions négatives sur la demande/le marché du travail, elles peuvent toujours être compensées par les mécanismes monétaires ou fiscaux existants dans le cadre économique en vigueur. Or, pour les changements liés à l’IA, l’article de Citrini soulève déjà la question de savoir si ces remèdes classiques auraient un effet. Il suggère que des mesures d’assouplissement quantitatif et de stimulation temporaire de la demande, comme pendant la Covid, ne suffiraient pas à remédier aux perturbations structurelles. Enfonçons une porte ouverte en concluant que le marché aura encore à encaisser de nombreux “mini-chocs d’IA”. Pour ce qui est des “réponses politiques” possibles, nous attendons des indications de la part des banques centrales pour connaître les incidences possibles sur leur fonction de réaction (par exemple, une révision de ce qu’elles considèrent comme un taux neutre).
S&P 500: des incertitudes de toutes parts.